En moins de 5 minutes de vidéo, vous allez tout savoir, ou presque, de ma vision de H&I, le média culturel et littéraire que j’ai décidé de créer et qui ouvrira ses portes en septembre 2026.
L’annonce officielle, Édouard et moi la ferons fin août. Mais avant cela, j’avais besoin d’exprimer et de partager avec vous ma joie et ma reconnaissance envers toustes les protagonistes de cette aventure commune.
Dans la vidéo (prononciation de l’allemand assez horrible, pardon d’avance), je dis que nous partageons la même « Weltanschauung ». Ce terme se traduit par « vision du monde », mais c’est plus complexe que ça : je veux dire que la rédaction et les contributeurices partagent des valeurs, des principes et une même idée de la représentation du monde culturel dans les media (sans s, c’est un choix) et sur les réseaux sociaux.
Journalistes, auteurices, libraires, blogueur·euses, philosophes, passionné·es de lecture qui s’expriment sur les réseaux, actrices et acteurs du monde du cinéma : nous serons ensemble un média culturel indépendant.
Le site ouvrira en septembre, et l’équipe vous sera présentée individuellement, plus en détail. Mais cette vidéo est personnelle, avant l’ouverture officielle. C’est aussi mon merci à la vie d’avoir mis sur mon chemin tant de personnes que j’estime profondément.
Tout commence par lui : Walter Veltroni, ancien maire de Rome, ministre de la Culture et journaliste. Je lui dois d’aimer la lecture (oui, ma mère y est aussi pour beaucoup) et de penser que la bataille culturelle est au cœur des enjeux pour un monde meilleur (oui, la lecture de Gramsci y est pour beaucoup).
Un média culturel indépendant et libre est nécessaire.
Nous vous présentons la mascotte de notre site et notre Club de lecture – Curieux·euses.
C’est un chat British Shorthair black smoke.
C’est la tête ronde d’un British qui a insisté notre logo, tout comme elle a inspiré le chat d’Alice au pays des merveilles le Cheshire Ca et les Aristochats de Disney.
Pour le logo le chat a une serrure pour ouvrir les portes du monde des livres.
Il y a quelque depuis toujours un lien, une rencontre, entre l’écrivain et le chat.
De Baudelaire à Colette, en passant par Hemingway, le chat n’a jamais été un simple animal de compagnie dans l’imaginaire littéraire : il est devenu muse, double, complice de travail.
Baudelaire lui a consacré plusieurs poèmes dans Les Fleurs du mal, y voyant une créature mi-familière mi-mystique, capable d’incarner à la fois la douceur du foyer et l’inquiétante étrangeté. Chez Colette, le chat occupe une place centrale, presque un personnage à part entière de son œuvre, reflet de sa propre sensualité et de son attachement au monde sensible. On raconte qu’elle écrivait souvent avec un chat lové contre elle, comme si sa présence rythmait le travail d’écriture.
Hemingway, de son côté, entretenait une véritable colonie de chats dans sa maison de Key West, descendants directs de ses propres félins et toujours présents aujourd’hui sur les lieux devenus musée.
D’autres auteurs, comme Mark Twain ou Haruki Murakami, ont fait du chat un motif récurrent de leur univers, tantôt gardien du seuil entre réel et fantastique, tantôt simple prétexte à la tendresse.
Pourquoi cette fascination persiste-t-elle ? Sans doute parce que le chat, contrairement au chien, ne cherche jamais à plaire. Il observe, il choisit et transforme le silence en compagnie.
Notre mascotte s’appelle Brontë comme Emily, Charlotte et Anne elle aime les livres mais surtout se poser sur les livres…
Son regard curieux accompagnera les lectures de notre Book Club du dimanche !
PS :
À la fin de la vidéo Brontë petite version « 🐀 rat » et une sélection des couleurs solides des British mais beaucoup d’autres combinaison sont possibles.
Nos entretiens avec l’équipe et le jury professionnel du prix Hors Concours se poursuivent, cette fois aux côtés de Clara Piccinno, en alternance au poste de coordinatrice du prix, au sein de l’équipe.
Énergie communicative, engagement féministe, regard aiguisé : Clara incarne une génération qui pense l’édition indépendante avec exigence et passion. Pour elle, ce secteur n’a plus aucun mystère, et elle nous en offre une lecture éclairante.
Le prix Hors Concours, c’est une porte ouverte sur la richesse et la diversité de ce monde éditorial trop souvent invisibilisé.
Cette année, aux côtés d’Anne-Laure, Clara a mené pour la bibliothèque un travail d’une finesse et d’une exigence remarquables.
Nous vous invitons à lire les 40 extraits sélectionnés qui sont une vraie boussole pour choisir vos prochaines lectures et repartir avec les livres qui vous ressemblent.
L’édition indépendante et les librairies qui la font vivre ont besoin de notre attention, de notre curiosité et de notre soutien.
Suivez le prix Hors Concours pour ne rien manquer de cette aventure.
À l’heure de la sortie de deux livres de l’auteur, Édouard Leroy et moi avons rencontré Erri De Luca dans la magnifique librairie indépendante Libres Champs Léa. Une rencontre à l’image de son œuvre : discrète, généreuse et profondément habitée par les mots.
Né à Naples en 1950, ancien ouvrier, engagé politiquement dans sa jeunesse, alpiniste passionné et lecteur des textes bibliques qu’il traduit depuis l’hébreu ancien, Erri De Luca occupe une place singulière dans la littérature européenne. Chacun de ses livres semble naître d’une même fidélité : celle d’une langue sobre, exigeante, qui refuse l’emphase pour atteindre une vérité plus profonde.
Avec David, il revient à l’une des figures les plus célèbres de la Bible. Ce livre est né à l’occasion de l’exposition consacrée à Michel-Ange au Louvre. Erri De Luca a choisi d’écrire sur David. Le combat contre Goliath cesse alors d’être un épisode spectaculaire pour devenir une méditation sur le courage, la responsabilité et le moment où l’on accepte de répondre à ce que la vie attend de nous.
« Si je peux, je dois. » Cette phrase, prononcée par Erri De Luca au cours de notre échange, est restée longtemps accrochée à mes pensées et les habitera définitivement je crois.
Erri De Luca écrit peu ; David est un livre bref. Pourtant, chaque phrase semble porter davantage qu’elle ne dit. Il laisse au silence le soin de prolonger les mots. Cette confiance accordée au lecteur est devenue sa signature. Son écriture ouvre un espace où chacun et chacune peut reconnaître quelque chose de sa propre expérience.
À ses côtés paraît L’Âge expérimental, écrit avec Inès de la Fressange. Le livre prend la forme d’une conversation libre entre deux personnalités que tout semblait séparer et que réunit une même curiosité pour le monde. Lui apporte le regard de l’écrivain, façonné par la montagne, les langues anciennes et les années. Elle, celui d’une femme qui a traversé l’univers de la mode sans jamais renoncer à son indépendance, faisant de l’élégance une manière d’être autant qu’une manière de regarder le monde.
Il est question du temps, du corps, du désir de continuer à apprendre, d’une expérience qui ne ferme aucune porte mais en entrouvre d’autres. Tous deux refusent la nostalgie. Vieillir n’y apparaît jamais comme un effacement, mais comme une liberté qui dépend de moins en moins du regard des autres.
En refermant ces deux ouvrages, on retrouve ce qui fait la singularité de l’œuvre d’Erri De Luca : une littérature qui ralentit notre regard et rappelle que les réponses importent parfois moins que la qualité des questions que l’on accepte de porter. Avec Inès de la Fressange, cette réflexion s’enrichit d’une voix différente, plus légère parfois, mais tout aussi attentive à cette aventure inépuisable qu’est la vie.
J’ai rencontré Emmanuelle de Boysson au Zimmer pour son roman Tendre Maroc, publié chez Calmann-Lévy.
Un livre est un objet d’une simplicité presque désarmante. Quelques feuilles reliées, des pages couvertes de signes noirs. Et pourtant, il possède un pouvoir unique : celui de nous faire vivre d’autres existences que la nôtre. D’ouvrir des portes sur des paysages inconnus, des enfances qui ne sont pas les nôtres, des émotions que nous croyions étrangères avant de les reconnaître en nous.
C’est précisément ce que réussit Tendre Maroc.
Le roman s’ouvre lorsqu’Emma retrouve les agendas de sa mère, déclenchant un retour vers son enfance à Mohammedia. Les souvenirs remontent par touches successives : les orangers, le jardin familial, le port, les jeux d’enfance, les années de pensionnat à Casablanca, mais aussi la quête d’amour d’une enfant face à une mère aussi fascinante qu’insaisissable. Peu à peu, l’écriture devient pour elle une manière de comprendre son histoire, de s’émanciper et d’habiter le monde.
Ce qui m’a particulièrement frappée est la manière dont Emmanuelle de Boysson construit son récit. J’avais parfois l’impression d’assister à la naissance d’un dessin. Au début, quelques traits esquissés. Puis les mots viennent peu à peu en tracer les contours : ceux des personnages, des maisons, des jardins, des rues de Mohammedia, jusqu’à ce que l’image prenne vie sous nos yeux. Chaque phrase ajoute une couleur, une lumière, une ombre, comme si le roman se peignait lui-même au fil de la lecture.
Cette écriture impressionniste ne cherche jamais à tout dire. Elle suggère davantage qu’elle n’explique. Elle laisse au lecteur la liberté d’habiter les silences, de prolonger les souvenirs, d’y déposer les siens.
Mais Tendre Maroc est aussi un magnifique livre sur la littérature elle-même. Sur cette étrange alchimie qui transforme une vie en récit et un souvenir en partage. La lecture, comme l’écriture, devient un espace où l’on apprend à regarder autrement, à comprendre ce qui semblait nous échapper, à faire dialoguer le passé avec le présent.
S’il ne devait me rester qu’un seul mot de cette lecture, et de notre entretien, ce serait transmission.
Une lecture que je vous invite à découvrir, à votre tour, pour vous laisser traverser par cette mémoire devenue littérature.
J’ai rencontré Olivier Souillard pour son livre Tentatives de flottement, publié chez Tarmac, au Zimmer.
Le titre dit déjà beaucoup, dans son mélange de fragilité et de résistance. Il ne s’agit pas de flotter comme on s’abandonne, mais de tenter le flottement. Chercher une manière de rester à la surface sans nier la profondeur. Traverser le trouble sans prétendre le résoudre. Tenir dans l’incertain sans le transformer trop vite en discours.
Olivier Souillard écrit après une perte, depuis la faille ouverte par ce manque. Le monde va trop vite, les corps fatiguent, les phrases parfois se défont avant même d’avoir trouvé leur forme.
Alors la poésie devient une manière de ralentir le réel pour l’entendre enfin. On flotte parce qu’on ne peut pas toujours marcher droit. On flotte parce qu’il faut bien inventer une autre gravité. On flotte pour ne pas sombrer.
On pense à Emily Brontë, à cette phrase magnifique de son poème No Coward Soul Is Mine : « No coward soul is mine / No trembler in the world’s storm-troubled sphere »
« Mon âme n’a rien de lâche, elle ne tremble pas dans la sphère tourmentée par les tempêtes du monde. » (traduction personnelle CS)
Chez Brontë comme chez Souillard, la force n’est pas spectaculaire. Elle est intérieure, presque secrète. Une manière de demeurer vivant·e dans la tempête, sans se durcir.
Lire de la poésie aujourd’hui, c’est aussi refuser que tout soit immédiatement consommable. La poésie oblige à reprendre souffle. Elle donne à la souffrance un espace respirable.
Olivier Souillard écrit comme on tend la main depuis une rive incertaine. Et si ce livre touche autant, c’est parce qu’il rappelle une chose simple, presque oubliée : nous avons besoin de poésie non pour fuir le réel, mais pour ne pas le laisser nous confisquer entièrement.
Édouard Leroy et moi avons rencontré Mazarine M. Pingeot pour son livre Inappropriable. Ce que l’IA fait à l’humain, publié chez Flammarion, dans la collection Climats, au Zimmer.
Le titre tient déjà comme une mise en garde. Inappropriable : un mot presque défensif, mais sans crispation. Un mot qui trace une frontière.
Mazarine M. Pingeot écrit un texte sensible où la philosophie fait surgir un questionnement, une inquiétude. L’intelligence artificielle n’est pas observée comme un prodige technique, encore moins comme une menace de science-fiction. Elle apparaît dans ce qu’elle a de plus quotidien, donc de plus troublant : sa capacité à s’installer dans nos phrases, nos recherches, nos gestes intellectuels, nos réflexes de pensée. Ce n’est pas une vision du futur. C’est maintenant.
Le livre pose une question qui nous concerne tous·tes : que vaut une parole quand elle peut être produite sans sujet ? Une phrase peut désormais avoir du rythme, une apparence d’intelligence, une élégance même, sans avoir traversé aucune vie. Elle peut parler de douleur sans avoir souffert, de désir sans avoir désiré, de mémoire sans rien se rappeler. Elle peut commenter un livre sans avoir tourné ses pages dans la fatigue d’un soir, sans avoir interrompu sa lecture pour penser à quelqu’un, sans avoir reçu un mot comme une atteinte.
C’est dans cet écart que se situe la force du texte. Mazarine M. Pingeot ne demande pas si l’IA écrit bien. La question serait trop pauvre. Elle demande ce que nous appelons encore écrire lorsque le langage se détache de l’expérience. Écrire n’est pas uniquement produire un résultat. C’est répondre de ce que l’on dit. C’est engager une présence, parfois une faiblesse, souvent une mémoire. L’IA, elle, répond sans s’exposer.
Walter Benjamin, dans L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, écrivait : « À la reproduction même la plus perfectionnée d’une œuvre d’art, un facteur fait toujours défaut : son hic et nunc. » Ce hic et nunc, cet ici et maintenant, donne à l’essai une lumière décisive. La machine peut recomposer des formes, imiter des tournures, accélérer la production de sens. Elle ne possède ni l’instant, ni le lieu, ni cette épaisseur obscure par laquelle une parole humaine devient autre chose qu’un assemblage réussi. Une phrase n’a pas seulement une structure. Elle a une provenance.
Le plus inquiétant, dans l’IA, n’est donc pas sa froideur. C’est sa politesse. Sa disponibilité. Sa façon de nous dispenser de l’effort au moment précis où l’effort faisait encore partie de notre dignité. Elle offre une langue sans attente, sans silence, sans embarras. Or la pensée naît souvent dans l’embarras. Elle commence quand quelque chose résiste. Quand les mots ne viennent pas. Quand l’on comprend que répondre trop vite serait déjà trahir.
Le livre de Mazarine M. Pingeot défend cette résistance. Une interrogation surgit : et si nous étions, peut-être, les premiers à vouloir nous rendre appropriables ? Nous livrons nos voix, nos visages, nos archives, nos goûts, nos colères, nos images, puis nous découvrons que la machine est capable de nous ressembler. Le danger ne vient pas d’une extériorité monstrueuse. Il vient de notre consentement progressif à être traduits en matériaux.
Cette idée donne au livre sa dimension politique. Le langage n’est jamais neutre. Quand une société ne sait plus d’où parlent les phrases, quand l’origine d’un texte devient trouble, la confiance se défait. Une démocratie suppose des paroles situées. Des voix qui puissent être contredites, reprises, interrogées. Une parole sans visage circule plus vite, mais elle ne répond de rien.
Mazarine M. Pingeot touche aussi à la question du temps. L’IA promet d’en faire gagner. Mais gagner du temps sur la pensée, sur l’écriture, sur la lecture, revient parfois à perdre ce que ces gestes avaient de plus précieux. Lire réclame une lenteur improductive. Écrire suppose une forme de dépense et de solitude. Comprendre demande de rester assez longtemps auprès d’une difficulté pour qu’elle nous transforme. L’IA générative raccourcit les chemins. Le livre, lui, rappelle que certains détours nous constituent.
L’IA peut organiser une critique, proposer des concepts, donner une forme à une phrase, mais elle ne peut pas avoir rencontré Mazarine M. Pingeot au Zimmer. Elle ne peut pas porter dans une phrase le souvenir exact d’un regard, d’un silence, d’une inflexion de voix. L’IA ne peut pas éprouver ce qu’elle retranscrit.
Inappropriable oblige alors à déplacer le débat. La question n’est pas de savoir si l’IA doit disparaître de nos vies. Elle n’en disparaîtra pas. La question devient plus intime : quelle part de nous refusons-nous encore à déléguer ? Quelle place voulons-nous garder pour le trouble, pour la maladresse, pour la signature intérieure d’une phrase ? Que vaut une pensée si personne ne s’y risque ?
Mazarine M. Pingeot signe un livre contre l’oubli de ce que la technique ne peut pas prendre en charge : la présence, la responsabilité, la limite, l’inachevé. Tout ce que notre époque voudrait lisser, accélérer, optimiser.
On referme l’essai avec une inquiétude, mais moins solitaire qu’avant la lecture. L’IA nous regarde depuis notre propre désir de facilité. Elle révèle notre fatigue d’être humains, notre tentation de laisser parler à notre place, notre impatience devant ce qui demande encore du temps.
Reste ce mot, inappropriable, comme une petite forteresse fragile. Ce qui ne s’extrait pas. Ce qui ne se remplace pas. Ce qui, dans une voix humaine, garde la trace d’un corps, d’une histoire, d’une responsabilité.
Je vous recommande ce livre pour l’été, pour continuer ensemble à penser un monde meilleur.
D’abord, une sensation : celle d’un été trop mûr, presque blet, où la beauté commence à fermenter. On entre dans L’Adieu à Venise par la chaleur, par l’eau, par cette lumière qui dore les façades et rend les êtres moins défendables. Tout paraît offert, et pourtant tout se dérobe.
Livre queer et intense, le roman avance dans une zone trouble : celle des désirs qui n’ont pas demandé la permission d’exister. Thierry Brunello observe ses personnages dans leurs élans, leurs retraits, leurs emballements, leurs lâchetés parfois, avec une attention presque tactile.
Venise, ici, agit comme une matière vivante. Elle colle à la peau, s’infiltre dans les silences, amplifie les regrets. Ville amphibie, ville fiévreuse, elle devient le lieu idéal des amours qui vacillent : trop belle pour être innocente, trop fragile pour être apaisante.
La manière dont le livre fait tenir ensemble la sensualité et la menace est remarquable. Un geste peut y devenir aveu. Un regard, vertige. Une absence, gouffre. La phrase de Thierry Brunello a quelque chose de nerveux, de salin, parfois presque coupant.
Au centre, Angelo. En 1938, dans une Italie que le fascisme gangrène, il aime Luca, policier énigmatique, dans le secret imposé aux amours que l’époque condamne. Cette passion clandestine pourrait n’être qu’un refuge ; elle devient un risque. Car l’intime, ici, n’échappe jamais à l’Histoire. Quand Marino, le frère d’Angelo, endosse l’uniforme de la milice mussolinienne, la fraternité se corrompt, la maison devient irrespirable, et Venise cesse d’être un abri.
Alors Angelo part. L’Amérique, le cinéma, une autre vie : non pas l’oubli, plutôt une cicatrice maquillée en destin. Trente ans plus tard, son film est sélectionné à la Mostra. Le retour à Venise rouvre ce que le temps avait mal refermé : Luca, Marino, la jeunesse perdue, la honte, le désir, les loyautés défaites.
Le roman tient là, dans cette remontée des eaux noires. Il parle d’amour, mais d’un amour talonné par les chemises noires, par la peur, par les trahisons familiales. Un livre d’été, oui, mais de plein soleil noir.
À lire en pensant à l’importance de la liberté et de l’amour.
Lettre T pour ce mois des fiertés, plus que jamais à défendre.
J’ai rencontré Noah Truong au Zimmer pour parler de ses livres Manuel pour changer de corps, publié chez Cambourakis, et Et pourtant, publié chez Paulette éditrice.
Noah Truong écrit avec une poésie et une force qui ne peuvent pas laisser indifférent·es. Une langue vive, fragile, drôle parfois, politique toujours, qui approche le corps loin des évidences, comme une énigme à habiter.
Comment comprendre un changement qui est déjà là, mais ne se voit pas encore ? Comment être reconnu·e, et surtout comment se reconnaître soi-même ? Ces questions traversent les deux textes, singuliers et pourtant universels.
Dans Manuel pour changer de corps, premier recueil de poèmes de Noah Truong, la transition devient une traversée de la langue autant qu’une traversée du corps. Le texte parle de souvenirs recomposés, d’enfance trans, de solitude, de masculinités réinventées, de féminismes, d’injonctions déposées sur les corps minoritaires. Mais jamais la douleur ne se fige. Elle bouge, elle cherche, elle invente des formes nouvelles pour dire ce qui manque encore aux mots.
Avec Et pourtant, Noah Truong poursuit autrement cette exploration. Le texte joue avec les codes, les gestes, les images du masculin et du féminin, jusqu’à faire vaciller ce que l’on croit savoir. Un immense « et pourtant » ouvre un espace de trouble, de liberté, de respiration. L’identité n’y est pas une case à remplir, mais une question tenue ouverte, une manière de regarder autrement les corps, les récits, les apparences.
Ces deux livres se répondent sans se répéter. L’un avance dans la matière intime du corps, l’autre dans l’espace mouvant du regard. Ensemble, ils disent ce que la littérature peut encore faire : rendre visible ce qui a trop longtemps été tenu hors champ, donner une forme à ce qui tremble, offrir des mots à celles et ceux qui n’en avaient pas toujours reçu.
Deux livres nécessaires, parce qu’ils rappellent qu’un corps n’est jamais une vérité figée, mais une histoire en train de s’écrire.
Et que, pourtant, au cœur de tous les changements, une chose demeure : le besoin d’être pleinement reconnu·e.
J’ai rencontré Mathilde Forget pour son livre Certaines fièvres échappent au mercure, publié chez L’Iconoclaste.
En ce mois des Fiertés, j’avais envie de commencer par la lettre L de l’acronyme, avec un roman qui parle d’amour entre femmes, mais aussi de perte, d’attachement, de mémoire, et de ces peurs intimes qui finissent toujours par rejoindre l’universel.
Mathilde Forget écrit l’amour comme une secousse intérieure. Une fièvre, oui, mais une fièvre indocile, impossible à prendre, impossible à contenir. Édith porte en elle une blessure ancienne, une inquiétude devenue presque une manière d’être au monde. Puis, dans un train de banlieue, une jeune femme aux cheveux bouclés apparaît, et tout se déplace. Le désir surgit, la joie aussi, mais avec eux cette angoisse de voir disparaître celle que l’on commence à aimer.
Le roman suit cette rencontre amoureuse comme on suivrait une montée de lumière, mais une lumière traversée d’ombres. Car aimer, pour Édith, ce n’est jamais seulement s’abandonner. C’est aussi sentir remonter les terreurs de l’enfance, les souvenirs qui frappent sans prévenir, les images de perte, les scénarios de catastrophe que l’esprit invente malgré lui.
Mathilde Forget compose un texte bref et dense, où la mémoire circule par fragments. L’enfance, le deuil, la honte, la découverte du désir pour les filles, la peur de l’abandon : tout se répond dans une écriture nerveuse, sensuelle, parfois presque électrique. Rien n’est appuyé, rien n’est expliqué trop sagement. La phrase laisse affleurer ce qui brûle.
Ce roman dit très justement que l’amour ne guérit pas comme par magie. Il expose, il révèle, il ouvre les failles. Mais il peut aussi offrir une autre manière d’habiter sa propre histoire.
Certaines fièvres échappent au mercure est un livre vibrant, intime, queer, traversé par une grâce inquiète. Mathilde Forget y transforme la blessure en langue, et la langue en lieu possible de survie.